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Interview: "Nous sommes submergés par les paramilitaires"

Interview: "Nous sommes submergés par les paramilitaires"

Des milices d'extrême droite mènent une politique de terreur, allant d'intimidations à des assassinats, dans la campagne colombienne. Malgré l'accord de paix, il reste extrêmement dangereux d'y défendre les droits humains. Interview de Jesús Cataño, chef de village à San José de Apartadó.

Jesús a beaucoup à faire. L'élu de la Junta de Acción Comunal de San José de Apartadó, l'équivalent d'un comité de quartier, doit accueillir une délégation internationale après l'autre. En effet, il y a beaucoup d'agitation dans son village ces derniers temps. Depuis que les FARC se sont retirées, des milices d'extrême droite viennent y semer la terreur. La liberté de mouvement dont jouissent ces paramilitaires sous les yeux des autorités colombiennes est en totale contradiction avec l'accord de paix.

"J'ai maintenant 29 ans et j'ai grandi dans la violence. Aujourd'hui encore, nous devons braver les intimidations et y réagir. Des organisations paramilitaires comme Autodefensas Gaitanistas de Colombia (AGC) n'arrêtent pas de nous harceler.”

Hommage posthume au chef de village Bartolome Cataño. Le grand-père de Jesús a été assassiné par des paramilitaires en 1990

Hommage posthume au chef de village Bartolome Cataño. Le grand-père de Jesús a été assassiné par des paramilitaires en 1990

“Pour nous, le gouvernement est complice de la violence.”
Jesús Cataño, chef de village à San José de Apartadó

Donc, les paramilitaires sont originaires de la région?

"Ils vivent tout près, dans des campements armés à environ un kilomètre d'ici. Ils font souvent irruption chez des paysans et exigent leur récolte. Mais ils n'entrent pas dans le village avec leurs armes en plein jour. Sans doute serait-il alors trop évident que l'armée et les politiciens collaborent avec eux (le ton est cynique)."

 

Pourquoi visent-ils votre village?

"La terre, très fertile, est la principale raison de la violence. Elle intéresse les paramilitaires et les autorités. Avant, quand les FARC avaient encore de l'influence ici, l'armée nous considérait comme des guérilleros. Ils disaient que nous faisions tous partie des FARC. De plus, la présence de la guérilla a attiré les milices d'extrême droite. L'armée n'y a jamais rien fait. Pour nous, le gouvernement est donc complice de la violence."

De quelle sorte de violence parlez-vous?

"Il y a eu ici plusieurs massacres. Je me rappelle qu'un matin quatre cadavres jonchaient les rues. Or, l'armée était présente toute la nuit ! Ils sont donc coupables non seulement pour ce qu'ils ont fait mais aussi pour ce qu'ils n'ont pas fait. D'ailleurs, ce genre de choses arrive encore. Il y a quelques semaines, un matin, le village s'est retrouvé barbouillé des slogans haineux des paramilitaires. Là encore, l'armée était présente. Nous avons tout recouvert de messages d'espoir. Nous ne nous laissons pas effrayer, nous voulons la paix."

 

RÉACTION

Après des années d'agressions contre les villageois, l'armée s'est lancée dans une offensive de charme. Des délégations internationales guidées par des militaires et accompagnées par la police sont très visibles dans ce village ensoleillé de la montagne colombienne. Des militaires se baladent aussi à l'école primaire, pour faire des animations avec les enfants.

"Mais nous ne voulons pas d'eux dans les écoles. Pour nous, c'est une violation évidente du droit international. (la Safe School Declaration dit, par exemple, que les militaires ne sont pas les bienvenus dans les écoles dans une zone de conflit, ndlr.) Raison pour laquelle nous avons déposé une plainte auprès du ministère public."

Avez-vous l'impression que les autorités vous écoutent?

"Parfois, oui. Quand nous avons signalé que des paramilitaires en armes s'approchaient des écoles, le ministère public a organisé une espèce de système d'alerte qui nous avertit en cas de menace de violence paramilitaire. L'État a aussi envoyé une commission spéciale quand nous avons signalé les slogans terroristes sur les murs. Mais il y a aussi d'autres moments où les autorités se montrent hostiles: il y a quelques années, nous avions organisé une grève avec les étudiants de l'école secondaire parce que la caserne avait été construite trop près de l'école. Finalement, on m'a arrêté avec sept autres étudiants et j'ai été mis en prison. Au lieu de se déplacer sur le terrain proposé, l'armée s'est tout simplement approprié le nouveau terrain."

Une des peintures murales de San José de Apartadó qui masque les slogans terroristes. 'Pour ne pas laisser notre quartier pollué par la haine, nous donnons de la couleur à la vie'

Une des peintures murales de San José de Apartadó qui masque les slogans terroristes. 'Pour ne pas laisser notre quartier pollué par la haine, nous donnons de la couleur à la vie'

Comment vous organisez-vous pour réagir?

“Je suis actif dans l'organisation de défense des droits humains ‘Asociación Campesina de San José de Apartadó’ (ACASA). Grâce à cette organisation, nous avons une lien direct avec le ministère public, lequel est responsable du respect des droits des Colombiens. En cas de violation des droits humains ou du droit international, ils nous aident à porter plainte. Ces plaintes nous permettent de bénéficier de l'attention des organisations internationales de défense des droits humains, comme les Nations Unies. Outre ces plaintes, nous essayons aussi d'attirer tous les regards sur le village. C'est seulement en faisant savoir que nous sommes constamment en danger que nous pourrons survivre. Il arrive souvent que nous obtenions un peu plus de protection de la police ou de l'armée, mais après quelques jours, nous ne sommes plus une priorité. C'est quand l'attention se relâche que nous sommes les plus vulnérables. Par conséquent, votre présence aujourd'hui fait aussi partie d'une stratégie de survie: aujourd'hui, l'armée est vigilante. (clin d'œil)".

Ce reportage a été réalisée par notre organisation soeur FOS dans la région d'Apartadò, où notre partenaire l'IPC lutte pour une paix durable.

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