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Élections en RDC: La société civile pour un Congo social

Élections en RDC: La société civile pour un Congo social

A l’occasion du séminaire international organisé par Solsoc début octobre, nous interrogions Danny Syngoma, Directeur général de l’ONG congolaise CENADEP, sur l’évolution du processus électoral en RDC après la confirmation de l’organisation d’élections présidentielles le 23 décembre prochain et le retrait de la candidature de l’actuel président, Joseph Kabila.

L’opinion publique internationale finissait par penser que ces élections seraient reportées ad vitam aeternam par le Président Joseph Kabila sous différents prétextes déjà évoqués par le passé afin de garantir sa position de chef de l’Etat. Or on a assisté à un revirement de situation ces derniers mois. Comment les organisations de la société civile congolaise se situent-elles par rapport à ce changement de cap ? Qu’attendent-elles de ces élections ?

Pour ce qui est de la population et de la société civile, ça n’a pas été vraiment une surprise en tant que telle. Les gens l’ont accepté, ont vu qu’il y avait un progrès. Mais tout le monde est resté vigilant. On s’est dit « Il déclare qu’il part, mais est-ce réellement la vérité ? Il reste maître du jeu, donc il peut encore tout manipuler. Il peut annoncer des élections pour obtenir les bonnes grâces de la communauté internationale, peut-être ... ? » Mobutu aussi l’a fait en 1990 ; il a proclamé, annoncé les élections, et tout le monde a commencé à le reconsidérer. Mais les élections ne sont jamais arrivées. Donc les gens sont aujourd’hui vigilants sur cette question : « Oui, il peut le dire, et puis après compliquer le jeu pour empêcher la tenue des élections », parce que l’article 70 de la Constitution lui garantit de rester en fonction jusqu’à la prise de fonction d’un nouveau Président de la République. Aussi longtemps qu’il n’y aura pas d’élections, il restera en fonction ; mais il pourra dire « J’ai fait mon temps, puis je me suis mis à l’écart, mais c’est vous qui n’avez pas été capables d’organiser les élections ! », alors que c’est lui qui a toutes les clés en main.

Deuxième élément important : Joseph Kabila s’est choisi un dauphin. Au sein de sa propre famille politique, et sans doute pas vraiment de la manière la plus démocratique. Ici encore, il montre qu’il est le maître du jeu, car il a choisi son dauphin de son propre chef et l’a imposé aux autres. Ça veut dire qu’il est capable d’imposer son jeu à tout le monde.

Donc les mouvements sociaux sont vigilants et ils se disent « Il ne faut pas lâcher, il faut faire la pression maximale pour qu’il finisse réellement par quitter le pouvoir… ». Mais la société civile est à présent divisée en trois camps. Un camp qui dit « Laissons-lui le bénéfice du doute. Acceptons, il a décidé de partir, et mettons à son compte que les élections vont s’organiser sans problèmes ». Le deuxième camp, c’est celui de la vigilance : « Soyons vigilants, accompagnons ce processus vers ce changement, qui doit vraiment devenir effectif ». Et le troisième camp, celui des radicaux, qui disent que rien n’a été fait, qu’il continue à contrôler complètement le jeu politique. Ils exigent ce qu’on appelle « la transition sans Kabila ». Donc la société civile est divisée entre ces trois options, et même ce qu’on appelle « le mouvement citoyen » en général, s’inscrit plutôt dans la troisième option. Les mouvements les plus actifs veulent une transition sans Kabila.

Comme vous le savez, en Belgique aussi, nous sommes au lendemain d’élections aux enjeux beaucoup plus locaux, puisqu’aux niveaux provincial et communal ; et à la veille des élections législatives et européennes de 2019. Généralement, ces périodes préélectorales sont un moment où la société civile est en effervescence, et élabore des mémorandums pour interpeller les partis et les futurs élus sur leur programme. Est-ce le cas de la société civile en RDC ? Est-elle mobilisée sur des enjeux, ou bien surtout sur le processus électoral ?

Les deux. L’enjeu principal, c’est le changement de régime. Une alternance, garante de la démocratie. Et je reviens ici aux trois options. Ceux qui disent que le changement est là : Kabila l’a dit, cela veut presque dire qu’il l’a fait. Ceux qui affirment qu’il n’a jamais violé la Constitution. Et moi je le dis également: il n’a en effet jamais violé la Constitution congolaise, et ne l’a jamais fait modifier. Il a reporté les élections ; il a peut-être effectivement manipulé la Constitution à son propre compte et à son avantage, mais il a agi, dans les faits, dans les limites de ce que la Constitution lui autorisait.

Maintenant l’enjeu réel, c’est d’avoir des élections qui permettent son départ. Evidemment certains sont aussi sceptiques sur sa succession: « Ok, nous allons changer de Président, son départ est effectif, mais qui va le remplacer ?! » Car le contexte politique montre que l’opposition n’aura pas la possibilité de gagner ces élections. Donc ce sera quelqu’un qui le représentera encore lui, fort probablement. Maintenant, est-ce bien la façon d’appréhender la chose ? Car nous, en tant que société civile, est-ce que c’est notre rôle de décider qui va remplacer Kabila ? Ça c’est encore un autre débat, et les gens sont très partagés. Il y a ceux qui veulent que l’alternance soit la plus totale. Ça signifie que le camp au pouvoir change. Et d’autres pensent qu’il faut que l’on respecte le jeu démocratique, et que ce soit celui qui gagne les élections qui arrive au pouvoir. Nous, notre rôle, c’est de voir comment nous accompagnons et nous exercerons notre pression de départ sur cette personne. Simplement, le jeu montre que si c’est Ramazani Shadary qui passe, c’est la continuité assurée par rapport au précédent gouvernement, et qu’il ne sera pas prêt à opérer les changements attendus par une large partie de la population congolaise.

Mais le problème aussi au Congo, c’est que d’une manière générale, la population voit ces élections comme une panacée ; elle pense qu’au départ de Kabila arrive un autre Président qui va changer tout. Et c’est ce que les politiciens essayent aussi de faire croire. Mais aujourd’hui, avec la mise à l’écart de Moïse Katumbi et de Bemba, les gens se disent que tout espoir est perdu. Parce que ces hommes-là, ils venaient avec des solutions toutes faites: ils sont riches, instruits et tout ça, donc ils vont changer et réparer le Congo ! Or le problème est qu’au Congo, on n’a pas aujourd’hui un candidat qui présente un vrai projet de société sociale, au vrai sens du terme. Tout le monde veut un Congo où les investisseurs viendront en masse, amèneront de l’emploi, tous les gens auront des emplois ! Alors qu’on sait que tous les investisseurs étrangers ne donnent que des emplois à courte durée, de 2, 3 ans, des contrats précaires. Bien sûr, il y aura l’effet de surprise, ou l’effet de la première année, où quand un nouveau Président arrive, tout le monde se précipite vers le Congo. On aura l’impression d’un premier changement apparent. Mais après, on se rendra compte que ce n’était que de la poudre aux yeux.

Donc l’enjeu principal serait un changement social, un changement politique, qui permette que quelqu’un arrive avec un nouveau projet de société pour le Congo. Malheureusement, ce projet de société n’existe pas. Donc ce pour quoi nous sommes simplement en train de lutter pour le moment, nous, société civile, c’est pour un changement d’homme, d’individu, de tête. En attendant qu’enfin quelqu’un se donne une mission sérieuse pour le Congo, pour le transformer en profondeur en un Congo social.

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