À l’est de la République démocratique du Congo, la guerre, la pauvreté et la réduction des financements internationaux plongent la population dans une crise humanitaire durable. Pour comprendre la situation, nous nous entretenons avec un médecin travaillant pour une ONG locale dans l’est de la RDC, qui a souhaité rester anonyme pour des raisons de sécurité. Depuis Goma, ville aujourd’hui sous occupation du groupe rebelle M23, il témoigne des conséquences concrètes de la guerre et du recul de l’aide internationale sur les personnes les plus vulnérables. Il décrit un contexte extrêmement difficile où les femmes sont quotidiennement exposées aux violences sexuelles, à la précarité et à un accès aux soins de plus en plus fragilisé.
Pouvez-vous vous présenter et rappeler le rôle de votre organisation en RDC, et plus particulièrement à Goma ?
Je suis médecin et coordinateur régional pour une organisation active l’est de la RDC. Notre ONG travaille avec différentes populations clés dans la lutte contre le VIH : travailleuses du sexe, personnes LGBTQIA+, usagers de drogues injectables et personnes détenues. Nous menons des actions allant de la sensibilisation au dépistage et à la prise en charge des personnes malades. À Goma, environ 500 personnes vivant avec le VIH sont suivies grâce à nos équipes médicales et à des pairs éducateurs issus des communautés qui sensibilisent les populations.
Comment travaillez-vous dans ce contexte d’insécurité permanente ?
La situation s’est fortement aggravée. Lors des combats pour la prise de Goma, la ville a été paralysée pendant plusieurs jours : impossible pour nos patient·e·s d’accéder aux soins. Nous avons perdu plus d’une dizaine de personnes, certaines tuées par balles, d’autres des suites du manque de traitements ou de suivi médical. Depuis, l’instabilité sécuritaire et économique complique notre quotidien. La fermeture des banques, les perturbations des circuits de marchandises, les difficultés administratives. Nous devons sans cesse nous adapter, parfois avec des solutions précaires comme les paiements mobiles pour maintenir un minimum d’activités. Il y a peu encore, nous avons connu une rupture de médicaments contre la tuberculose pendant plus de trois mois. Ces aléas auxquels nous devons nous adapter suscitent de l’inquiétude en permanence.
Quelles sont les conséquences de la baisse des financements internationaux ?
Elles sont très concrètes. Nous avons dû réduire notre personnel, nous faisons face à des ruptures de médicaments contre les infections sexuellement transmissibles et à la disparition de l’aide alimentaire pour les personnes vivant avec le VIH. La combinaison de la guerre et de la baisse des financements fragilise directement notre activité et donc la continuité des soins.
Quel constat faites-vous aujourd’hui sur la situation des femmes à l’est de la RDC ?
Aujourd’hui, les femmes congolaises, particulièrement à l’Est, vivent une souffrance et une précarité difficiles à décrire. Depuis des années, des familles fuient les violences et se déplacent pour protéger leurs enfants. Dans ce contexte, ce sont souvent les femmes qui portent cette responsabilité : ce sont elles qui tiennent le foyer et qui prennent leurs enfants sur le dos pour fuir quand la violence s’intensifie.
Mais elles ne fuient pas seulement les combats : elles fuient aussi la menace permanente du viol. À tout moment, une femme peut être agressée. Nous recevons des victimes de violences sexuelles, et comme soignants il est parfois très difficile de faire face à cette souffrance.
La précarité aggrave encore la situation. Nous observons une baisse inquiétante de l’âge d’entrée dans la prostitution : certaines filles ont à peine 12 ans. Beaucoup sont orphelines ou vivent dans la rue. Quand on leur demande si elles peuvent arrêter, elles répondent : « Si j’arrête, qu’est-ce que je vais manger ? » Cela montre l’absence d’alternatives économiques.
Le risque, à long terme, est celui d’une génération de jeunes filles durablement marquées par la violence, l’exploitation et le manque de perspectives. C’est un enjeu majeur pour l’avenir de toute la société.
Quel message adressez-vous aux bailleurs internationaux ?
Le retrait massif de certains financements a été un choc, surtout dans un contexte de guerre. Nous demandons aux bailleurs internationaux de ne pas oublier l’est de la RDC. Chaque partenaire, selon son domaine, peut contribuer à alléger les souffrances de la population.