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2 ans d’accord de paix en Colombie : où en est-on ?

2 ans d’accord de paix en Colombie : où en est-on ?

En novembre 2016, le gouvernement colombien signait un accord de paix avec les FARC (Forces Révolutionnaires Armées de Colombie). 2 ans plus tard et avec l’entrée en fonction de Ivan Duque, dauphin de l’ancien président d’extrême-droite Alvaro Uribe et fervent opposant à l’accord, quel bilan ? Analyse de Nelly Osorno Ospina, Vice-Présidente de l’IPC (Institut Populaire de Formation), partenaire de Solsoc basé à Medellín.

Certes, l’accord de paix a été signé, mais le pourcentage de mise en œuvre des dispositions qu’il prévoit en fonction de ce qui avait été négocié reste très faible et ne dépasse pas les 40%, surtout en ce qui concerne l’architecture institutionnelle. Signer un accord de paix ne signifie pas signer la paix. Il s’agit d’un accord avec la plus importante et la plus ancienne guérilla colombienne, qui l'a poussée à rendre les armes et à se réorganiser en parti politique, malgré les difficultés rencontrées à ce niveau. Le problème : la mise en œuvre effective de l’accord est tellement lente que les troupes se démoralisent et certains anciens guérilleros qui se sentent trahis se joignent à d’autres groupes armés.

En ce qui concerne les thèmes de justice, de vérité et de réparation, il y a quelques avancées, mais il reste beaucoup de travail. À titre d’exemple, des commissions de vérité ont été créées, mais très peu de grands propriétaires ont, dans les faits, comparu devant la JEP (Juridiction Spéciale pour la Paix). La Commission de Vérité, elle, risque de passer sous la tutelle du ministère de la Famille. Une approche de réparation plutôt économique serait dès lors favorisée, ce qui implique de renoncer au principe et à la revendication de vérité. En Colombie, la société est divisée : il y a ceux qui veulent la vérité et ceux qui prônent la réconciliation, c’est-à-dire qui acceptent de « tourner la page ». Nous autres, à l’IPC, défendons la vérité. Personnellement, comme faisant partie de la famille d’une personne disparue, j’aimerais pouvoir faire confiance à une justice qui me permettrait, en toute sécurité, d’exiger la vérité et d’avoir des garanties de non-répétition. Cependant, le manque de confiance et de crédibilité envers la justice en Colombie est un réel problème... Selon moi, c’est en partie l’erreur de Santos qui n’a pas créé ces différents mécanismes pour garantir la justice, la vérité et la réparation avant son départ de la Présidence.

Depuis l’accord de paix, au contraire de ce qui était attendu, on assiste à une recrudescence d’assassinats et de violences envers les leaders sociaux et les défenseurs(euses) des droits humains. Comment peux-tu expliquer ce phénomène ?

En Colombie, il y a ce qu’on appelle « les forces obscures » qui ne sont pas intéressées par un quelconque accord de paix. Les territoires qui ont été abandonnés par les FARC ont aussitôt été réinvestis par d’autres groupes armés, essentiellement paramilitaires. Les communautés qui vivent sur ces territoires ne bénéficient d’aucune protection de la part du gouvernement. Des lois et plusieurs décrets ont été promulgués et sont censés garantir leur sécurité, mais les gouvernements locaux prétendent qu’ils n’ont pas les moyens de mettre en œuvre ces dispositions. Les déplacements de personnes, problème intrinsèquement lié à l’accaparement de terres, ont recommencé. Dans la région du Bajo Cauca, plus de 2.500 personnes ont été contraintes de quitter leurs maisons. Les assassinats des leaders sociaux et défenseurs(euses) des droits humains sont étroitement liés aux processus de restitution des terres. Ils représentent d’ailleurs 80% des homicides totaux. Depuis la signature de l’accord, plus de 350 leaders ont perdu la vie. Ces assassinats sont le fait des paramilitaires, mais derrière eux sont souvent cachés des grands propriétaires terriens ou des entreprises multinationales qui veulent préserver leurs intérêts économiques. Enfin, il est important de préciser que ce qui est particulièrement inquiétant c’est que les groupes armés gagnent de la puissance, car ils sont liés au narcotrafic et qu’ils recrutent de plus en plus de jeunes, notamment à San José, dans la région de Apartado.

Cela fait 4 mois que le nouveau Président, Ivan Duque est entré en fonction. Quelles sont les perspectives face à ce nouveau gouvernement ?

Malgré le peu de temps qui s'est écoulé depuis son investiture, nous avons déjà malheureusement pu constater plusieurs reculs. Tout d’abord, Duque a augmenté le budget de la Défense. On s’oriente plutôt vers : « moins de droits, plus de sécurité ». Il suit la politique anciennement menée par Uribe, qui était opposé à l’accord de paix, politique axée sur la sécurité. En deuxième lieu, Duque a proposé d’utiliser le glyphosate pour la substitution des cultures de coca, une décision appuyée par les États-Unis. Or on sait que ce dernier est un poison extrêmement nocif pour la santé des agriculteurs/trices. On craint que ce soit la cause de futures violences dans les territoires. Duque a également poussé à l’arrêt des négociations avec l’ELN, la deuxième plus grande guérilla colombienne, qui risque donc de reprendre les armes. Il a aussi transféré les thèmes de la femme et de genre sous la juridiction du ministère de la Famille, supprimé la dépénalisation de la dose minimale de marijuana et augmenté l’âge légal de la pension, notamment pour les femmes. Parmi ses futurs projets : augmenter la TVA sur les produits de première nécessité, diminuer le salaire minimum et le subside pour les transports et rassembler les différentes Cours de Justice en une seule, afin de pouvoir annuler les 280 procès contre l’ancien Président Uribe, accusé entre autres de liens avec les paramilitaires et de corruption.

Quels sont tes espoirs pour l’avenir de la Colombie ?

Je vais d’abord commencer par mes craintes, afin de terminer sur une note plus positive. Le problème qui nous inquiète particulièrement, c’est la monté en puissance des groupes paramilitaires, surtout dans les territoires abandonnés par les FARC et le risque que ces derniers reprennent les armes. Les déplacements vont augmenter et les homicides aussi… Mes espoirs ? Que le mouvement de gauche/centre gauche qui a émergé se renforce. Pour la première fois dans l’histoire du pays, nous avons constaté l’existence de deux courants opposés: un de droite et un «de droits », qui a voté pour le candidat Petro. Ce dont nous avons besoin, c’est d’un vrai changement culturel et politique. Dans un pays où les taux d’abstention atteignent les 60%, les jeunes et les femmes doivent se diriger vers les urnes, s’intéresser davantage à la politique pour provoquer un changement de mentalité et conduire le pays vers une paix solide et durable.

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